Mali : Entretien du ministre de la Défense

Extraits de l’entretien accordé par M. Jean-Yves Le Drian, Ministre de la Défense, à France Inter.

Paris, le 31 janvier 2013

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Q - Bonjour Jean-Yves Le Drian.

R - Bonjour.

Q - Les troupes françaises sont-elles toujours bloquées ce matin sur l’aérodrome de Kidal, à cause d’une tempête de sable ?

R - Oui, elles ne sont pas ensablées, les troupes françaises sont vivaces sur l’aéroport de Kidal qui a été pris maintenant il y a un peu plus d’une journée. Les conditions météorologiques font que le complément des forces mettra un tout petit peu plus de temps à arriver, mais ça, ça fait partie des risques du désert. Mais en tout cas, les forces françaises sont à Kidal et elles tiennent l’aéroport.

Q - Elles tiennent l’aéroport en attendant de pouvoir rentrer dans la ville.

R - En attendant que, elles et d’autres forces africaines puissent sécuriser la ville de Kidal.

Q - Kidal, ville tenue non pas aujourd’hui par des djihadistes d’AQMI, mais par des groupes dissidents autonomistes touaregs qui affirment ne pas être des terroristes, on l’a entendu tout à l’heure dans le journal de 08h. Vous les considérez comment, comme des ennemis ou comme des partenaires politiques ?

R - Maintenant, il faut refaire un peu l’histoire, on arrive à un point de changement dans l’intervention française, mais l’intervention française a réussi, le président de la République avait souhaité, premièrement, que l’on stoppe l’offensive des djihadistes vers le Sud, ça a été fait tout de suite, deuxièmement, il avait expliqué qu’il fallait que l’on accompagne les Maliens et les forces africaines, lorsqu’elles seraient constituées, dans la reprise de l’autonomie et de l’intégrité du territoire malien, c’est en cours, beaucoup plus vite que certains l’imaginaient, et puis, troisièmement, et nous y sommes, faire en sorte que, à la fois, la réconciliation nationale puisse se mettre en oeuvre au Mali, et que les conditions soient réunies pour que, et la force africaine et les éléments européens puissent contribuer à la sécurité à moyen terme de ce territoire. Donc nous sommes passés, là, maintenant, à une nouvelle phase. Cela ne veut pas dire que les risques militaires et que les combats sont terminés. Les djihadistes ont subi de lourdes pertes, je trouve qu’on ne le dit pas assez...

Q - On ne le dit pas parce qu’il n’y a pas de bilan qui est communiqué...

R - Oui, mais enfin...

Q - De vôtre côté...

R - Il y a eu des frappes très nombreuses qui ont touché à la fois du matériel et des hommes. Donc les djihadistes se sont, ou dispersés, parce que certains étaient venus, là pour faire un moment d’aventure militaire, et ils sont rentrés chez eux, ou alors, essaient de passer les frontières, ce qui leur sera de plus en plus difficile, puisque, et les Algériens et les Mauritaniens et les Nigériens ont décidé de bien sécuriser leurs frontières, ou alors, ils se replient dans l’Adrar des Ifoghas, dont on parlait tout à l’heure, et il y a, là, un repli tactique, qui ne doit pas nous leurrer. Et puis par ailleurs, il faut absolument sécuriser l’ensemble des territoires que nous avons repris.

Q - Alors justement, sur le plan militaire, on va revenir un peu plus tard sur l’aspect politique qui est essentiel sur le plan militaire...

R - Qui est essentiel, tout à fait...

Q - Quelle est la mission aujourd’hui des forces françaises désormais, et les soldats français iront-ils au-delà de Kidal, dans l’extrême nord, dans le massif des Ifoghas, pour déloger les combattants d’AQMI qui y ont trouvé refuge ?

R - La mission des forces françaises n’a pas changé, c’est exactement celle que je vous ai dite il y a un instant, contribuer à restaurer la souveraineté et l’intégrité du Mali auprès des forces maliennes...


Q - Donc sur l’ensemble du territoire malien...


R - Contribuer à restaurer l’intégrité et la souveraineté du Mali, c’est-à-dire sur l’ensemble de son territoire, mais contribuer, c’est-à-dire pas seuls, avec les forces maliennes et les forces africaines...

Q - Y compris au-delà de Kidal, plus au nord...

R - Voilà quel est l’objet. Sur les plans tactiques, vous me permettrez de ne pas donner - malgré toute l’affection que j’ai pour les auditeurs de France Inter - de ne pas vous donner les informations sur les plans de suite.

Q - Pas d’offensives terrestres, on ne saura pas ce matin...

R - On verra, on verra.

Q - Des raids aériens éventuellement ?

R - On verra.

Q - Est-ce que vous savez où se trouvent les otages français ? On dit qu’ils sont réfugiés, qu’ils sont retenus - plus exactement - dans ce massif des Ifoghas.

R - Il est probable qu’ils soient dans la région, nous ne perdons jamais de vue ni d’esprit ni de sensibilité le fait qu’il y ait des otages français dans ces territoires.


Q - Je reviens au plan politique, donc je vous demandais si les Français, la France considèrent le mouvement, notamment le mouvement autonomiste touareg du MNLA, comme un ennemi ou un partenaire politique, compte tenu des déclarations qui ont été faites ces dernières heures ?


R - Moi, j’ai entendu le président Traoré déclarer qu’il fallait nouer un dialogue, c’est la position de la France, je pense que, à ce moment de l’évolution de la situation, le Mali doit rentrer dans une phase de réconciliation nationale. Et dans cette phase de réconciliation nationale, il y a un certain nombre d’interlocuteurs, ces interlocuteurs doivent eux-mêmes faire des choix. Ils doivent se prononcer contre le terrorisme, très clairement, et contre toute velléité de scission du territoire malien. À partir du moment où ils déclarent cela très fortement, il faut qu’ils contribuent alors à la réconciliation nationale, et au dialogue qui doit se mettre en place, et que le président Traoré a appelé de ses voeux ce matin, et il a bien fait..

Q - Et la France va jouer un rôle de médiateur, de facilitateur de ce dialogue ?

R - La France peut contribuer à ce que ce dialogue se poursuive, se mette en place. J’observe qu’il y a eu une feuille de route qui a été adoptée par l’Assemblée nationale malienne il y a deux jours...


Q - À l’unanimité, mais qui, a priori, rejette les négociations ou les discussions...


R - ... Le président Traoré vient de faire une déclaration importante, mais la feuille de route avait au moins le mérite d’exister, parce que ce pays a été victime de tensions politiques internes lourdes, qui ont d’ailleurs contribué à un moment donné à ce que les djihadistes y trouvent un champ d’intervention très facile. Il faut que ce pays retrouve une légitimité démocratique, ce n’est pas encore le cas, le président Traoré vient d’annoncer l’organisation d’élections avant l’été, très bien, très bien, nous sommes dans la bonne voie. Mais il faut - cette paix est fragile, la sécurité est fragile, ce pays est encore fragile - donc il faut y porter la plus grande attention.

Q - Que faudra-t-il, une conférence de réconciliation, la solution, elle est politique, économique ?

R - Moi, je pense que les Maliens... il faut que les Maliens inventent le processus de réconciliation tout en disant - et je le redis très clairement comme ministre de la défense - la situation du Mali n’est pas encore sécurisée.

Q - Quid des exactions, des risques de représailles, il y a eu - on l’a vu - des pillages à Tombouctou, même les États-Unis s’alarment, le département d’État a appelé cette nuit à ne pas exercer de représailles contre les touaregs qui ont soutenu les djihadistes. Est-ce que, d’une façon ou d’une autre, les Français surveillent l’armée malienne pour empêcher les dérapages ?

R - Oui, bien sûr, tous les touaregs n’ont pas soutenu les djihadistes, il y a eu des repères de touaregs dans certains groupes terroristes, et ils sont tout à fait condamnables. Donc il ne faut pas généraliser, mais on peut comprendre aussi que, après avoir vécu d’autres exactions, les populations de Gao, de Tombouctou aient une volonté un peu de revanche, on peut comprendre, mais on ne peut pas admettre. Et donc la position de la France est extrêmement ferme sur le sujet. Et à la fois nos militaires ont reçu des instructions très précises, mais ce n’est pas de notre responsabilité que de faire le maintien de l’ordre dans les communes, il y a des maires, les maires se sont réinstallés à Gao et à Tombouctou, les autorités maliennes, les institutions se remettent en place, et donc il importe que l’armée malienne, la gendarmerie malienne veillent à ce qu’il n’y ait pas d’exactions ou de mouvements de représailles, dont la tentation est grande, je sais que des ordres ont été donnés, il faut qu’ils soient respectés, nous sommes très vigilants là-dessus, et nous souhaitons par ailleurs que des observateurs des Nations unies puissent assurer la bonne évolution des situations dans les villes que nous avons reprises avec des forces maliennes.

Q - En effet, on a appris cette nuit que l’ONU travaille à la mise en place d’une force de maintien de la paix. La France serait prête à y participer et avec des soldats comme Casques bleus au Mali ?

R - Cette évolution indiquée serait une évolution très positive. Et je souhaite qu’elle puisse - cette initiative - puisse aller jusqu’à son terme.

Q - Avec participation française évidemment ?

R - Nous jouerons à ce moment-là notre rôle, évidemment.


Q - Le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian est notre invité ce matin sur Inter. Trois mille cinq cents soldats français sont actuellement déployés au Mali, c’est cela ? Davantage encore dans jours qui viennent ?


R - Ils ont été remarquables, les soldats français, dans leur intervention, dans leur réactivité, dans la mise en place. Ils ont été très professionnels et ils ont fait preuve de beaucoup de sang froid. Je voulais leur rendre hommage, mais je pense que les Françaises et les Français partagent mon point de vue. Sans cette rapidité aujourd’hui, l’état malien n’existerait plus et il y aurait là un sanctuaire terroriste qui permettrait à tous les djihadistes du monde de s’organiser pour venir frapper chez nous en France, en Europe. Il fallait réagir vite, le président de la République a eu le réflexe et le courage de prendre cette décision. Les armées françaises ont été au rendez-vous avec beaucoup de réactivité.

Q - Le déploiement va continuer ? Des renforts vont arriver ? On va aller au-delà des quatre mille ?

R - Il y a aujourd’hui trois mille cinq cents soldats. Je ne vais pas de chiffre définitif parce que la situation militaire évolue, mais on restera à peu près dans ce format.


Q - L’heure n’est pas au désengagement, on l’a bien compris.


R - L’heure n’est pas au désengagement mais nous n’avons pas vocation à rester.


Q - Oui.


R - Nous avons vocation à permettre l’objectif que nous nous étions donné, c’est-à-dire de bloquer l’avancée des groupes djihadistes et de permettre au Mali de retrouver sa souveraineté ; c’est ce qui est en cours. Après on passe le relais aux forces africaines qui sont en cours de structuration aujourd’hui.

Q - Mais qui, pour l’instant, sont moins nombreuses au Mali que les forces françaises.

R - Pas beaucoup moins, vous savez. Pas beaucoup moins.

Q - Deux mille et quelques ?

R - Non, ils sont trois mille. Ils sont trois mille.

Q - Moins nombreux.


R - Moins nombreux, oui, mais ils viennent de se mettre en place. On nous avait annoncé que les forces africaines mettraient trois mois, quatre mois, six mois à s’organiser et à s’installer. On nous disait : « Septembre au mieux ». Elles sont là. Il y a là des Tchadiens, des Nigériens, des Burkinabés, des Togolais, des Béninois, des Ivoiriens, des Sénégalais, bref ! Ils sont là. Parce qu’il y a une question de solidarité mais il y a aussi une question de sécurité pour elles-mêmes. Les Africains ont considéré qu’il importait pour leur propre sécurité, qu’il fallait répondre à la mission confiée par les Nations unies à l’unanimité.
(...)

Q - Combien coûte l’opération Serval au budget de l’État ? Un million, deux millions d’euros par jour ?

R - C’est un peu trop tôt pour le dire parce qu’il y a eu une montée en puissance. Vous savez que dans le budget de l’État, dans le budget de la défense, tous les ans il y a une ligne budgétaire qui s’appelle la ligne OPEX, qui est de six cent trente millions d’euros et qui permet d’engager des forces dans de telles circonstances. Aujourd’hui, on peut considérer que le montant dépensé tourne autour de cinquante millions d’euros, essentiellement liés à des questions de logistique.

Q - Cinquante millions pour trois semaines d’engagement.


R - À peu près aujourd’hui. Mais la commission des finances de l’Assemblée nationale, qui a la responsabilité du contrôle de tout cela, sera saisie par mes soins dans quelques jours et je pourrai apporter tous les éléments très complets d’information sur le sujet. Aujourd’hui, voilà quelle est à peu près l’hypothèse.

Q - Il y aura transparence sur le chiffrage en tous cas.

R - Complètement. Complètement.

Q - Empêcher les journalistes de se rendre sur place, sur le front, c’est pour des raisons de sécurité ou c’est pour mieux contrôler les images et les récits de guerre ? Il y a eu des empêchements.

R - La guerre n’est pas un jeu d’images. Il y a des questions de sécurité majeures qu’il nous faut respecter, mais nous n’avons rien à cacher sur la suite.


Q - La grande question que je me pose, moi : est-ce qu’il y a moyen d’arrêter les acheminements matériels pour ces terroristes ? Parce qu’il faut bien qu’ils mangent. Je ne sais plus si c’est Clémenceau ou Gambetta qui avait dit : « L’armée marche sur son estomac ». Bien sûr il y a l’armement, on parle beaucoup de l’armement libyen mais comment ces gens-là sont ravitaillés ? Et est-ce qu’on peut les arrêter ?


R - C’est une bonne question tactique, la question du ravitaillement non seulement en matériel, non seulement en vivres mais singulièrement en essence. Parce qu’avec ces espaces très grands, avoir de l’essence est une condition minimum pour pouvoir mener des actions. Les interventions, en particulier de l’aviation française, ont eu pour cible entre autres les réservoirs d’essence pour empêcher des approvisionnements futurs. À partir du moment où l’Algérie en particulier, et par ailleurs la Mauritanie et le Niger, ont décrété la fermeture des frontières et assurent la sécurité de ces frontières, la difficulté d’approvisionnement des terroristes va être maintenant très grande et ils le savent. C’est une des raisons pour lesquelles ils se sont dissipés et ils se sont retirés parce qu’il n’y a plus moyen d’action. C’est la même chose pour les armements, mais c’est vrai qu’une partie des armements dont disposent les terroristes venait du commerce des armes issues de la guerre de Libye entre autres, et puis du marché noir des armes au niveau mondial. C’est une réalité. Aujourd’hui, d’abord on a détruit beaucoup de ce qu’on appelle les pick-up qui sont en fait des automitrailleuses pour parler très clairement. On en a détruit beaucoup, ils ont donc du mal à reconstituer cette capacité. L’acheminement des armes va être quand même beaucoup plus difficile pour ces groupes depuis les frappes que nous avons effectuées sur la plus grande partie de leurs sites.

Q - Monsieur le ministre, la question du temps est très importante. Avec le président de la République, vous nous avez présenté des objectifs très ambitieux : rétablir l’intégralité territoriale du Mali mais aussi chasser les terroristes, reconstruire une armée, que le pays retrouve des institutions démocratiques. Concrètement, ça veut dire qu’on est là-bas pour des années pour aider le Mali.

R - Non. Non, non ! D’abord on a dit contribuer au rétablissement de la souveraineté et de l’intégrité du Mali. J’étais très surpris. Au bout de deux jours, certains commentateurs - pas vous - et sûrement des commentateurs peu informés, disaient : « C’est le début de l’enlisement ». Au bout de deux jours !

Q - C’est devenu un classique maintenant des médias.

R - « Ça va devenir comme l’Afghanistan au bout d’onze ans ». Là, au bout de deux jours on commençait à dire : « Mais ils ont pris des risques, on va s’enliser ». On ne s’enlise pas du tout et d’ailleurs, ces mêmes commentateurs n’osent plus dire cela parce que la rapidité et l’efficacité avec laquelle les forces françaises sont intervenues mérite le respect et montre qu’il y avait une véritable volonté de permettre à ce pays de recouvrer ses libertés. Ce qui prendra du temps, c’est la reconstitution de l’armée malienne mais cela, c’est l’Europe qui s’en occupe avec des formateurs venant de tous les pays européens et qui vont arriver à Bamako dans dix jours. Ils auront pour objectif d’aider l’armée malienne à se structurer parce que, dans un État de droit qu’il faut reconstituer au Mali, l’armée est un des éléments institutionnels majeurs et il faut le reconstituer. En ce qui nous concerne, dès que les forces africaines en cours de constitution, ce qu’on appelle la MISMA, seront mises en place et auront commencé à se déployer, nous nous retirerons. Les forces françaises opérationnelles n’ont pas mission à rester au Mali. Ils ont la mission de restaurer l’intégrité d’un territoire, d’éviter l’implantation d’un sanctuaire terroriste qui nous aurait remis en cause. La souveraineté du Mali, c’est notre propre sécurité en France. Et ensuite, la formation de l’armée malienne nous y contribuerons puisque c’est un général français qui en a la responsabilité. La force africaine s’installera, est en train de s’installer et assurera le relais conformément d’ailleurs, on l’oublie un peu de trop, aux orientations et aux résolutions des Nations unies adoptées à l’unanimité de la communauté internationale./.

Dernière modification : 05/02/2013

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